jeudi 29 septembre 2016

"El Juego Summando" - Puscanturpa Este (5442m) - Pérou.


Rêve d’expé ou expé de rêve. Ce mot « expédition » est assez magique et alimente le songe, car chacun est libre d’y coller sa propre définition. Une expé nous ressemble car il y a un peu de nous à l’intérieur. Du rêve se développe une idée et de cette idée nait un projet qui se construit petit à petit et fini par se réaliser… au sommet ou pas ! L’essentiel devient alors le chemin parcouru et plus le bout du chemin.
L’imaginaire d’une expédition se situe en Himalaya. On retrouve au premier plan, un camp de base dans la neige puis au fond des montagnes hautes, enneigées et pointues. Le tableau tourne autour du froid, de l’inconfort et des difficultés pour l’alimentation et l’hygiène. Assez subjectif.
Depuis mon entrée au Groupe en 2012, j’ai fais 6 expés de ce genre. Haute altitude, froid, engagement. Des expériences uniques, riches, fortes. Tu apprends beaucoup sur toi même et tu te construis en fonction. Mais cette année j’avais envie d’autre chose. Est-ce lié à un état d’esprit différent dans ma vie ? Un besoin de respirer un peu mieux ? Ou une étape pour pousser ma curiosité un peu plus loin ?  J’avais aussi le désir d’une image collective, et pas un moment perso, un sommet, un chiffre qui me motive pour les mauvaises raisons.

Est–il possible de mettre toute sa motivation, son énergie et son amour dans deux directions différentes ? Une réponse romantique pencherait pour le possible, alors qu’en étant plus réaliste il est difficile d’être soi même à 100% lorsqu’on a pas décidé du sens.
Le plus important étant de se poser les bonnes questions, de décider et d’assumer ses choix.  Le bien être intérieur en découle.
L’Himalaya sort de ma bulle des priorités, en tout cas pour cette année…



Des projets plus « grimpant » prennent le dessus. Nous fêtons cette année les 40 ans du GMHM. Une étape importante où nous laissons  la place à plus de réflexions.
Toute mon année et mon entrainement se sont articulés autour de cette envie.
Pas mal d’escalade, l’hivernale à l’Aiguille de Leschaux avec deux copains sur la même longueur d’onde, un zeste d’artif et d’équipement.
Des moments forts passés en grandes voies dans ce magnifique parc du Paklenica en Croatie. Des moments de joie, comme celui de remporter le « Big Wall Speed Climbing Competition » avec Corko pour ma première participation.


Des moments plus durs, comme celui d’échouer dans mon projet de grimper « Spider » en libre à la journée.

N’est ce pas simplement le gout de la vie ? Sans les bas, les hauts seraient moins savoureux ;)


Début Juin, nous voilà dans la phase finale des préparatifs pour l’expé au Pérou. Deux équipes différentes, sur deux projets différents. Le plus important étant de donner la possibilité a chacun de s’exprimer. Sans frustrations, sans suivre un chemin déjà tracé, juste se laisser aller à la créativité.
Le Pérou est une destination parfaite pour ce genre d’expéditions. Huaraz est à 3000m d’altitude. Le simple fait de jouer au foot, faire du bloc ou même de danser toute la nuit au Tambo aide à l’acclimatation. Plus sérieusement, la voie « Dominguerismo Vertical » dans la vallée de Rurec nous met le pied à l’étrier pour le mixte libre/artif et la logistique « bigwall ». 


Malgré les longueurs végétalisées nous nous retrouvons Cyril, Nono, Dim et moi au sommet (4650m) avec un grand sourire.



La deuxième phase d’acclimatation sur la magnifique pyramide du Sphinx (5325m) est géniale. La voie « Cruz del sur » est vraiment top et devrait ravir les grimpeurs du monde entier. 


Un granite 4 étoiles et des longueurs parfaites. La satisfaction sportive d’enchainer à vue/flash toute la voie par l’équipe a un petit goût de cerise.



Nous sommes prêts pour le projet d’ouverture dans la face nord du Puscanturpa Est (5440m) en cordillère Huayhuash.


C’est toujours intéressant ce « delta » entre le moment ou tu regardes une photo du projet, tranquillement installé dans ton canapé à la maison, et le moment ou tu retrouves au pied du mur, prêt à grimper. Bien qu’un peu intimidant ce moment est fort car on sait que le match va commencer.
Il nous faudra finalement 8 jours depuis les premiers coups de marteaux sur les orgues, jusqu'à la photo summit avec nos moustaches d’adolescents retardés.



Deux jours de plus pour grimper en libre, c’est à dire seulement à l’aide de nos petits doigts boudinés et nos chaussons trop serrés sur les prises du rocher.
En écriture hiéroglyphique de grimpeurs la voie côte ED/ 7b max / 6b obligatoire sur 400m. Nous l’avons baptisée « El Juego summando ». Un peu pour faire croire que nous parlons espagnol couramment, mais surtout parce que c’est le nom d’un jeu de carte que notre cook nous a appris au camp de base. Chaque jour nous  additionnons les quelques mètres gagnés pour nous rapprocher du sommet, tout en restant un jeu.




Alors qu’en Himalaya, je ressens un accomplissement et un bonheur intense, de façon très personnelle, une  fois seulement au sommet ; chaque jour de ce projet m’a apporté une petite dose de bonheur que ce soit dans la découverte ou la création. Un projet que nous avons rêvés tous les 4 de A à Z avec à la clef une belle réussite collective.
Et si c’était ça le bien être : accepter nos choix et leurs réalisations dans l’instant. Sans filtres.

Et maintenant ? Quel sens, quelle direction ?
Peut être que mon âge avancé me fait retomber nostalgiquement en adolescence mais le fameux « Live the life you love and love the life you live » de Bob Marley, n’a jamais sonné aussi juste.


Tonio

mercredi 30 mars 2016

Massif du Thabor - Pointe des Sarrasins (2963m) - La virée à Pépé.


Pépé est le surnom de Cédric Périllat, gardien du refuge du Mont Thabor. Il traine ce sobriquet depuis le lycée d’Ugine !

Décrire ce personnage haut en couleurs serait impossible en si peu de lignes…
A la fois Ingénieur, Docteur en piles, Alpiniste de haut niveau, Père de famille, Gardien de refuge et Grand amateur de bières, bientôt pro dans le club local Oé…
Pour esquisser le phénomène il faudrait faire un mélange entre Lamartine et Rébuffat.
Au premier poète il tire d’un de ses vers « Je boirai la coupe jusqu'à la lie » le prénom de sa fille. Au second, plutôt alpiniste, il emprunte les vieux pulls en laine et le goût prononcé pour les faces nord des Alpes ;)

Nous voilà donc avec ce vieux pote au refuge du Thabor qu’il garde avec la charmante Fanny et leur petite coquine Lalie. Quelques cm de neige sont tombés dans la nuit, la météo est assez correcte et il y a très peu de monde en montagne.
8h30, c’est parti pour la Virée à Pépé ! (à prononcer avec l’accent de Cuchet).



Réveil en douceur, nous commençons par descendre quelques centaines de mètres. Nous remontons en direction du « Mounioz » (2745m). 


Une superbe descente en excellente neige, par un couloir orienté Nord, et nous remettons les peaux en direction de la pointe des Sarrasins.




Nous remontons le long du ruisseau homonyme et passons près des ruines des mines des sarrasins. Nous voilà au sommet. (2963m)


Une autre superbe descente orientée NE nous régale. Quel bon guide ce pépé, il a choisi les conditions parfaites. Pas une trace, pas un chat… ça change de Cham et ça fait du bien.



Troisième « repeautage » pour monter au grand col du roc rouge (2714m). 


Nous descendons jusqu’au Plan (2152m) où la neige commence à bien transformer en ce printemps caniculaire. Une dernière montée en rive droite du torrent et nous bouclons au refuge du Mont Thabor (2508m).

Pile à l’heure pour déguster une bonne bière. Après 13 km et 1450m de dénivelé, la blanche fruitée et désaltérante, choisie par Cédric, passe plutôt bien.


Des « ballades » comme ça, il y en a des tas autour de ce refuge. Alors n’hésitez pas à y faire un petit séjour. (04 79 20 32 13).

Si  vous aimez les belles randonnées à ski et la bonne bière, vous y serez comme au paradis ;)

lundi 21 mars 2016

Une matinée à la Verte (4122m).


21 eme siècle oblige, cette sortie en montagne commence par un texto. Pierre veut terminer sa liste de course pour le guide par l’ascension en face nord des Courtes ou de la verte et une descente par le sud. Je saute sur l’occasion. Il y a de bonnes conditions pour le ski de pente raide. Il suffit de regarder l’activité et les belles ouvertures des énervés qui tiennent fort sur leurs jambes (Pica, Lambert et bien sur Vivian).
Nous arrêtons notre choix sur le Couturier à l’aguille Verte et une descente à skis par le Whymper.



Nous prenons la benne un peu plus tôt que la normale ce qui nous permet d’être assez tôt à la rimaye (8h30).
Nous décidons de remonter par la voie dite  « les Z en face nord de la verte» un itinéraire très classe skié par Vivian Bruchez et Seb Montaz en 2013. Sur le topo neige/glace/mixte il correspond à une combinaison entre les voies « Stofer » et « Washburn »…
La trace est bonne, l’itinéraire, tout en neige (5m de mixte facile) est abrité des séracs. Le cheminement est vraiment sympa. Pour moi c’est une très belle façon de monter à la Verte par la face nord.



11h. Pierre foule pour la première fois ce sommet mythique et son panorama grandiose.  Il n’échappera pas à la fameuse  phrase de Rebuffat : « Avant la Verte on est alpiniste, à la Verte on devient montagnard ».


Nous ne trainons pas a mettre les skis (au col de la Grande Rocheuse). Nous glissons en virages et dérapages a peu près contrôlés le long de ce fameux couloir Whymper. Les conditions de ski en face sud ne sont pas fantastiques mais ça passe sans rappels du haut en bas.





La dernière fois (et aussi la première fois) que j’ai descendu ce couloir à ski c’était avec l’ami Spence… il y a exactement 10 ans. Pour fêter tout ça, nous étions allés nous faire colorier les cheveux en vert puis assister à un concert de reggae à Annecy… Je prends un petit coup de vieux qui me fait bien sourire !

Les dernières pentes sont plus agréables à skier et nous filons dans la neige de printemps par les glaciers de Talèfre, puis Leschaux et enfin la mer de Glace.
13h. nous sommes au train du Montenvers qui nous ramène tranquillement à la maison. Une superbe matinée en montagne. Un lundi matin parfait ;) Les conditions risquent de rester bonnes en ce début de printemps. A bon entendeur.



Cela reste très subjectif mais cette boucle de ski Alpinisme est pour moi une des plus jolie du massif du Mont-Blanc. Tout y est : Une montée très sympa par un itinéraire dément. Un sommet fantastique, une vue grandiose. Une descente pas « trop » extrême mais qui nécessite un peu de concentration et de lecture des conditions.
Les puristes peuvent partir de l’église d’Argentière. Les freeriders peuvent descendre le Whymper avec plus de 100mm sous les pieds… La verte restera toujours ce sommet mythique et emblématique de la vallée de Chamonix. Une des plus belle montagne du monde avec le Charvin et le K2.

Tonio


jeudi 17 mars 2016

Aiguille de Leschaux (3759m) voie "Charlet"


La Motivation. En voilà un terme délicat à définir. Différents facteurs influencent la motivation. Différents types de motivations existent.
Dans un fonctionnement de groupe il faut composer avec sa motivation personnelle et celle des autres, qui peut être différente. Sans jugements, sans frustrations ni pression supplémentaire. La tache n’est pas toujours aisée.
Comme dans un groupe de musique, lorsque les instruments sont bien accordés et jouent ensemble, une jolie mélodie peut sortir. C’est simple, fluide et tout roule.

Avec Dim et Nono, nous sommes sur la même longueur d’onde. Le même genre de projets à long terme. La même envie pour les entrainements au quotidien.


En début d’hiver nous avions repéré une belle paroi du massif du Mont-Blanc. Assez isolée, peu d’infos, surement très peu grimpée. Elle nous motive bien cette face Ouest de l’aiguille de Leschaux. Lors d’une sortie de repérage avec longue vue et photos sous différents angles, une ligne nous attire particulièrement. Sur la gauche de la paroi, dans le haut de la face un couloir/cheminé semble adapté à l’escalade mixte.
Rien dans le neige/glace/mixte… Il faut se pencher sur les bibles d’antan et le fameux guide « Vallot » pour trouver des informations. Ce dièdre qui nous attire semble être la voie « Charlet ». Tome IV, p 200

« d2) voie charlet… Armand Charlet à la descente juillet 1929… Lucien Berardini à la montée juillet 1950… Escalade D de 650m, passages de IV… »



Un créneau de beau temps anticyclonique semble pointer le bout de son nez. Nous l’attendons depuis début janvier. Nous ne savons pas trop à quoi nous attendre dans cette paroi. C’est aussi ce que nous cherchons. Les sacs sont bouclés en fonction : lourds.
2 jeu complet de friends du 000 au n°3, 6 broches, 16 pitons variés, une corde et un sac de hissage, le matériel de bivouac et 3 jours d’autonomie en gaz et nourriture.

Dimanche 13 mars. Nous descendons la Vallée blanche et rejoignons au coucher de soleil le refuge de Leschaux. Quelques haribo pour fêter les 37ans du Pilf et nous rejoignons nos  petits rêves.

Lundi 14 mars. Départ matinal et 3h d’approche en peau de phoque composent notre petit déjeuner. Nous laissons les skis à la rimaye et attaquons les pentes de neige avec des sacs pas beaucoup moins lourds ! Il faut passer un ressaut rocheux d’environ 60m pour atteindre le couloir supérieur. En mixte ça ne passe pas trop mal et Arnaud estime M4/M4+ pour ces 2 premières longueurs.




Nous progressons en corde tendue dans le couloir. Les pentes comment à chauffer et la neige à s’alourdir. Physique !
En début d’après midi nous trouvons un super emplacement de bivouac, 300m sous le sommet. Perché sur un petit éperon entre 2 couloirs, nous observons le fameux dièdre de sortie. Il nous faut un peu de temps pour terrasser et installer la tente que nous trimballons depuis 2 jours. Plein Ouest, au dessus d’une mer de nuages, l’instant est magique. Nous avons connu pire comme bivouac.




Mardi 15 mars. Un peu de corde tendu en mixte facile et nous attaquons le « crux » et ce fameux couloir/cheminé. 3 grandes longueurs que nous estimons à M4+/M5/M4+ nous amènent à la brèche entre le second et le troisième ressaut de l’arête Nord-Ouest. La grimpe est assez agréable. Bien sûr le rocher est un peu évolutif par endroit et la neige sans cohésion recouvre les prises, mais c’est ce que nous sommes venus chercher.






Une grande traversée ascendante à droite et une dernière longueur en M4 nous occupent la fin de matinée. 



Nous rencontrons les premières traces des passages précédents : 2 vieux pitons… de 1929 ?



13h, nous sommes au sommet avec la banane, la vue est superbe et propose un autre panorama du massif du Mont-Blanc.


Le ciel se charge déjà. Notre routeur météo 4 étoiles, Yann, que nous avons appelé la veille nous avait prévenus : « De la neige en après midi et mauvais le lendemain… ».
 Nous décidons de redescendre dans la ligne quitte à laisser pitons et câblés… ça encouragera peut être de futurs répétiteurs. Au fur et a mesure des rappels il commence à neiger pour de vrai. La face se couvre de neige et il devient délicat de trouver de bonnes fissures pour les pitons ! Nous galérons un peu et arrivons finalement aux skis à la tombée de la nuit. 




La descente à skis avec les gros sacs, de nuit et une neige qui tombe à l’horizontale nous termine en beauté.  21H30 nous sommes à Chamonix, usés mais heureux de ces quelques jours en montagne, dans un coin sauvage du massif du Mont-Blanc.

Cette ligne est rarement grimpée en été et encore moins en hiver. Avons nous fait la première hivernale ? Est- ce le plus important ? Beaucoup d’approche et d’efforts pour 3 longueurs de mixte dans un mauvais dièdre. Est-ce que cette ligne vaut la peine de répétitions ?
Si vous cherchez un peu d’originalité, d’exotisme et d’aventures dans le massif du Mont-Blanc, la réponse est oui… encore une fois, ça dépend de votre motivation ;)

Tonio